De la possession à la transmission : itinéraire d’une coquille depuis 1800

 

From possession to transmission: the history of a shell since 1800

 

  • Cédric Audibert

 

 


Résumé / Abstract


Nous retraçons l’histoire d’une coquille collectée vers 1800 et présente dans la collection Faure-Biguet jusqu’à aujourd’hui, après être passée de main en main jusqu’à Gustave Sayn.

Mots clés : histoire matérielle – circulation – coquille – Helix galbella – biographie de l’objet – généalogie

We trace the history of a shell collected around 1800 and held in the Faure-Biguet collection to this day, after passing from hand to hand before reaching Gustave Sayn.

Keywords: material history – circulation – shell – Helix galbella – object biography – genealogy

 

 


Plan


Introduction

Gustave Sayn et sa collection conchyliologique

Une coquille de Faure-Biguet

Comment un spécimen de la collection Faure-Biguet s’est-il retrouvé entre les mains de Gustave Sayn ?

Quelques mots sur le spécimen : son collecteur, son origine et son utilisation scientifique

Conclusion

Références bibliographiques


Texte intégral


 

Introduction

 

De nombreuses collections conchyliologiques datant de la Révolution ou du début du XIXe siècle ont disparu sans laisser de trace. Dans la région lyonnaise et des départements alentour, c’est le cas pour les collections de Claude Sionest (1749-1820), de Jean Pierre Joseph Marie Faure-Biguet (1750-1820), de Jean-Claude Luc (1754-1821), de Jacques Philippe Mouton-Fontenille (1769-1837) et bien d’autres.

Ces collections sont parfois mentionnées par les auteurs de la seconde moitié du XIXe siècle qui, voulant les consulter, ont tenté de rechercher leur existence et reconstituer leur parcours. Ainsi, d’après Locard (1879), la collection de Sionest par exemple aurait été récupérée à sa mort par l’abbé Pagès avant de rejoindre le fonds des pères maristes « où toutes ces reliques sont précieusement conservées ». Malheureusement cette collection demeure introuvable aujourd’hui, tout comme celle de l’abbé Pagès, qui avait également hérité d’une partie de la collection de Mouton-Fontenille. Beaucoup des collections de cette période ont été détruites ou fondues dans d’autres collections sans que leur traçabilité ait été conservée.

C’est dans ce contexte que nous présentons, non pas une collection complète mais une coquille de la collection Faure-Biguet, collection qu’on croyait détruite, retrouvée dans la collection de Gustave Sayn (1862-1933) au musée des Confluences, grâce aux indications qu’il a laissées. C’est plus précisément à l’occasion des opérations de récolement décennal que cette coquille a été remarquée et qu’elle fait l’objet de la présente étude.

Gustave Sayn et sa collection conchyliologique

Auteur d’un grand nombre de publications, Gustave Sayn est un géologue drômois d’affection qui a étudié les mollusques fossiles et actuels. Roman (1934) a donné une biographie très documentée de ce géologue passionné.

Il a consacré sa vie à la paléontologie des faunes jurassiques, crétacées et tertiaires mais c’est l’Infracrétacé qui a le plus retenu son attention. Il a collaboré avec le Service de la carte géologique de France et de nombreux savants naturalistes. Sa collection géologique est importante, fruit de décennies de recherches personnelles et d’acquisitions diverses par achat ou échange.

Il a dressé un Catalogue des mollusques terrestres et dulcicoles du département de la Drôme (Sayn, 1888-1889), où il a vécu la plus grande partie de sa vie, d’abord à Saint-Vallier puis à Montvendre. Sa collection conchyliologique, cédée au muséum de Lyon (devenu musée des Confluences), est très riche et comprend, de même que pour les fossiles, plusieurs collections qu’il a acquises, la plus importante étant celle de Hector Nicolas, d’Avignon, qui renferme l’ensemble des types microphotographiés des fameuses « Lartetia » des puits d’Avignon. Beaucoup de séries proviennent de malacologistes de son époque dont plusieurs sont identifiables à leur écriture, par exemple Eugène Nicollon ou Victor Demange.

La collection de Gustave Sayn est entrée par legs au muséum d’histoire naturelle de Lyon le 22 janvier 1935. Le legs, daté du 16 février 1923, indiquait que les collections fossiles étaient cédées à la Faculté des Sciences de Lyon, tandis que les « mollusques vivants » étaient donnés au muséum d’histoire naturelle de cette ville 1, disposition acceptée par le muséum le 6 octobre 1933 2 puis par la Ville de Lyon dans la délibération de son Conseil municipal le 9 juillet 1934. La collection comprenait selon une première approximation à son arrivée au musée à 40 000 coquilles présentées dans 152 tiroirs 3. Mais cet ensemble, très hétérogène, comprend en réalité plus de 10 000 lots inventoriés pour plus de 90 000 coquilles.

Une coquille de Faure-Biguet

A l’occasion du récolement décennal, un spécimen portant une mention manuscrite par Gustave Sayn a attiré notre attention : « Seul individu d'hélix étiqueté glabella existant dans la coll. Faure Biguet donné par Font Galland à Die ». Le spécimen est collé sur un support en carton ancien (fait d’un papier chiffon datant du premier tiers du XIXe siècle) portant le nom de la coquille : « glabella Glabelle » de couleur vert pâle, portant au dos le n°89 (Figs. 1a-b).

a b
Fig. 1. Vue du lot contenant le spécimen d’Helix glabella de la collection Faure-Biguet. a) vue d’ensemble. b) vue du spécimen monté sur carton et étiquette signée par Gustave Sayn. © Musée des Confluences, inv. 45044302. Photos Olivier Garcin

 

L’étiquette de G. Sayn et le carton avec la coquille sont enfermés dans un tube de verre, alors que le reste de la série dans laquelle il se trouvait était conservé dans des cuvettes en carton. Ce traitement particulier est révélateur du soin apporté à ce spécimen, probablement en raison de son caractère historique, ainsi que l’atteste la mention ajoutée par G. Sayn.

Faure-Biguet était natif de Crest, dans la Drôme. Il a laissé divers écrits manuscrits qui sont conservés à la bibliothèque municipale de Lyon, provenant du fonds de la Société d’agriculture dont il a été un membre correspondant. Il s’est consacré aux sciences naturelles après la Révolution et notamment la conchyliologie dont il est un pionnier avec Claude Sionest au tout début des années 1800 (lire par exemple Locard, 1879). Deux de ses manuscrits ont été publiés par Audibert (2010) : l’espèce Helix glabella y apparaît dans chacun d’eux (Figs. 2a-b) mais le n°89 ne correspond pas au n° d’ordre apparaissant dans ces documents. L’écriture de l’étiquette comparée à celle des manuscrits de Faure-Biguet présente de grandes similarités.

a

b

Fig. 2. Extrait des manuscrits de Faure-Biguet & Sionest. a. « Notice sur les coquilles fluviatiles et terestres qui se trouvent dans le Lyonnois, présentée à la Société d’agriculture et arts utiles de Lyon en l’an 10e » par Faure-Biguet et Sionest. b. « Suplément à la notice des mollusques fluviatiles et térestres de ce département, présenté à la Société d’agriculture, histe nature et arts utiles de Lyon en 1808 » par Faure-Biguet et Sionest.
© Bibliothèque municipale de Lyon, fonds ancien, ms. 5595.

 

Comment un spécimen de la collection Faure-Biguet s’est-il retrouvé entre les mains de Gustave Sayn ?

La première indication est donnée par l’étiquette elle-même : « donné par Font Galland à Die ».

La notice nécrologique par Roman (1934) rappelle ce lien entre Faure-Biguet, Fontgalland et Sayn [au sujet d’une communication restée inédite] : « celle sur le naturaliste Faure-Biguet, dont M. Humbert de Fontgalland lui avait communiqué des lettres, et dont il avait montré le mérite, très supérieur à la mémoire de simple collectionneur laissé par ce Crestois ».

Il apparaît ensuite une nouvelle triade de noms dans les écrits des archéologues : Dr Long, de la Morte-Félines et Humbert de Fontgalland (Espérandieu, 1907 ; Desaye & Blanc, 1969). Espérandieu écrit : « D’autres [antiquités], jadis recueillies par le docteur Long, passèrent après sa mort, dans le cabinet de son gendre, M. de Lamorte-Félines ; elles sont aujourd’hui la propriété du gendre de celui-ci, M. de Fontgalland » (Espérandieu, 1907 : 233). Desaye & Blanc (1969) sont un peu plus précis : « Alfred de la Morte-Félines, mort en 1875, propriétaire de la collection du docteur Long à la mort de ce dernier ».

Il reste à trouver un lien entre Faure-Biguet et Long, ce que nous trouvons grâce à Locard (1897) : « A la mort de Jean Faure-Biguet, ses deux fils donnèrent la collection de leur père au Dr Long, de Die ; celui-ci en mourant la céda à M. de Félines, qui lui-même la donna à son gendre M. de Fontgalland qui habite Die ».

Ces informations sont très précieuses mais également très approximatives. À partir des arbres généalogiques disponibles (www.geneanet.org) et des archives départementales notamment de la Drôme, nous avons reconstitué la généalogie complète des différents protagonistes (Fig. 3). Il apparaît que le Dr Long n’a pas cédé sa collection à son gendre mais au fils de son petit-cousin, Alfred de Lamorte-Félines. Celui-ci n’a pas pu le laisser à son gendre puisqu’il meurt en 1875 et que sa fille se marie avec Heurard de Fontgalland en 1882. C’est donc sa fille qui en a hérité, puis son mari lorsqu’elle décède en 1884 (Humbert n’avait alors que deux ans). La collection a donc vraisemblablement été récupérée par Humbert à la mort de son père en 1923. Entre 1924 et 1933, il cède « des lettres de Faure-Biguet » (et donc, au moins une coquille) à Gustave Sayn, qui avait consacré une communication restée inédite sur cet important personnage local (Roman, 1934).

Fig. 3. Reconstitution hypothétique du parcours de la coquille de Faure-Biguet avec dates repère (en bleu). En noir : liens de filiation ; en bleu : reconstitution hypothétique du transfert de la coquille.[Click on the image to enlarge it]

 

Quelques mots sur le spécimen : son collecteur, son origine et son utilisation scientifique

Faure-Biguet étant en relation étroite avec Sionest, il n’est pas exclu que ce dernier soit le récolteur si le spécimen provient des environs de Lyon. Si Faure-Biguet l’a récoltée lui-même alors le spécimen provient de Crest ou de Die. La lettre « C » manuscrite sur l’étiquette signifie-t-elle Crest ? Souvent cette lettre était utilisée, déjà à cette époque, pour désigner une espèce commune, et R pour rare, RR pour très rare etc.

Néanmoins, la localité de Crest est la plus vraisemblable dans la mesure où l’essentiel des collectes de Faure-Biguet ont été faites dans cette localité.

Faure-Biguet était aussi en relation avec Jacques Philippe Raymond Draparnaud (1772-1804) et lui fit parvenir plusieurs espèces de Crest considérées par lui comme nouvelles. Pour H. glabella, Draparnaud donne comme localité type : « H. F. S. [= Habite la France septentrionale 4], à Crest, à Lyon) » (Fig. 4a)

 a

b

Fig. 4. Extraits des publications de Draparnaud (1801 : 87) (a) et de Locard (1897 : 126) (b)

 

Locard (1897 : 126) rappelle la localité type pour cette espèce avec la précision qu’elle est plus rare à Lyon (Fig. 4b).

Locard (1897 : 16), qui avait recherché la collection Faure-Biguet, mentionne dans une note infrapaginale : « Quant à la collection de Faure-Biguet, dans les nombreux déplacements qu’elle a eu à subir, elle a beaucoup souffert … M. de Fontgalland nous avoue lui-même qu’il est aujourd’hui bien difficile d’y retrouver les types originaux ». Dans son étude sur H. glabella, Locard (1896 : 37) indique que le spécimen de la collection Draparnaud au musée de Vienne ne correspond pas à la description de glabella. Il ajoute : « Le type de Draparnaud se trouvant d’après lui à Crest, dans la Drôme, et à Lyon, il restait à étudier les collections locales de cette époque, celles qui avait pu servir à Draparnaud. Malheureusement, comme nous l’avons raconté, nous ne pouvions compter sur l’examen des échantillons de la collection de Faure-Biguet, de Crest, l’ami chez qui Draparnaud allait passer ses vacances, pas plus que celle de Sionest, de Lyon, un des collaborateurs de Draparnaud. Ces collections, aujourd’hui en partie dispersées, ne peuvent plus nous servir de critérium certain pour de pareilles recherches. ».

Gustave Sayn a également étudié l’Helix glabella de Draparnaud grâce au spécimen de Faure-Biguet communiqué par Fontgalland : « M. Sayn, le distingué géologue et malacologiste de la Drôme, en examinant les débris de la collection de Faure-Biguet, qui avait envoyé à Draparnaud les spécimens recueillis par lui à Crest (Drôme), station typique dès lors pour Draparnaud, a constaté que le carton étiqueté : glabella par Faure-Biguet, porte un échantillon d’une petite variété de l’Helix rufilabris ci-dessus visée, laquelle est très commune dans la région considérée. » (Caziot, 1909 : 169 ; voir aussi Caziot (1910 : 65). Il semble toutefois qu’il s’agisse bien d’un spécimen de l’Helix glabella un peu usé. A noter que la description de Draparnaud (1801) est insuffisante pour distinguer H. glabella de H. rufilabris (= cartusiana) et le spécimen dont il est question peut tout à fait correspondre à la diagnose qu’il en a donnée quelle que soit son appartenance spécifique ! Le commentaire de Caziot (1909) attesterait en tout cas que la localité soit Crest plutôt que Lyon.

 

 

Conclusion

La collection de Faure-Biguet ne contenait pratiquement que des spécimens récoltés par lui de la région de Crest ou de Die et par Sionest de la région lyonnaise. Ces localités sont devenues les localités types pour toutes les espèces décrites par Draparnaud sur les spécimens reçus de Faure-Biguet. En dépit des aléas du temps et d’une épopée complexe, on peut regarder cette coquille, relique de la collection Faure-Biguet, comme un spécimen de première main, collecté à l’époque du tout premier grand travail consacré aux mollusques de France et qui a peut-être même été vu par Draparnaud lors des visites rendues à Faure-Biguet. Il est difficile en l’absence d’autres éléments de considérer ce spécimen comme un syntype d’Helix glabella, comme le faisait déjà remarquer Locard.

Existe-t-il d’autres spécimens de la collection Faure-Biguet perdus dans le fonds de G. Sayn ? Tous les fragments sauvés de Fontgalland se trouvent-ils dans cette collection ? La collection de Gustave Sayn est numériquement très importante et a été remaniée à diverses reprises rendant une recherche systématique fastidieuse, ce qui offre la perspective de retrouver d’autres spécimens historiques.

 

Références bibliographiques

Audibert C., 2010. Les manuscrits de Faure-Biguet et Sionest, deux pionniers de la malacologie rhônalpine. Folia conchyliologica, 6 : 5-36.

Caziot E., 1909. Mollusques recueillis dans les Basses-Alpes. Seconde partie. Bulletin de la Société zoologique de France, 34 : 165-177.

Caziot E., 1910. Notes malacologiques. I. Étude sur l’Helix glabella Draparnaud. Bulletin de la Société d’Etude des Sciences naturelles et du Musée d’histoire naturelle d’Elbeuf, 28 : 65-76.

Desaye H. & Blanc A., 1969. Inscriptions nouvelles de la Drôme et de l'Ardèche. Gallia, 27 (2) : 206-224.

Draparnaud J.R., 1801 [an X]. Tableau des Mollusques terrestres et fluviatiles de la France. Montpellier, Renaud et Paris, Bossange, Masson et Besson, 116.

Espérandieu E., 1907. Recueil général des bas-reliefs de la gaule romaine. Tome premier. Paris, Imprimerie nationale, 489 p.

Locard A., 1879. Les Malacologistes lyonnais. Lyon scientifique et industriel, 1 (1) : 18-22.

Locard A., 1896. Notices conchyliologiques XXXVIII. A propos de l’Helix glabella de Draparnaud. L’Echange, Revue linnéenne, 12 (136) : 36-38.

Locard A., 1897. Ipsa draparnaudi conchylia. Études critiques sur la collection Draparnaud du Musée royal et impérial de Vienne. Annales de la Société d’Agriculture, Sciences et Industrie de Lyon, (7) 4 [1896] : 5-190.

Roman F., 1934. L’œuvre scientifique de Gustave Sayn. Travaux et Documents des Laboratoires de Géologie de Lyon, H.S. : 3-22.

Sayn G., 1888-1889. Catalogue des mollusques terrestres et fluviatiles du département de la Drôme (avec le concours de Paul Fagot). Bulletins de la Société malacologique de France, 5 : 121-184 (1888) ; 6 : 67-81 (1889).

 

 


Notes


  1. Codicille du testament de Joseph-Gustave Sayn, dressé le 16 février 1923 (Archives CCEC, AMus_1347).

  2. Lettre de Claude Gaillard adressée à Mme Veuve Sayn, datée du 6 octobre 1933 (Archives CCEC, AMus_1347).

  3. Ce nombre résulte sans doute de la multiplication d’un tiroir moyen de 250 coquilles par le nombre de tiroirs.

  4. Draparnaud divise la France en deux zones : méridionale (correspondant à la zone de l’olivier) et septentrionale (où l’olivier ne pousse pas) (Draparnaud, 1801 : 35).

 

 


Auteur


Cédric Audibert
Musée des Confluences, centre de conservation et d'étude des collections « Louis Lortet », 13A rue Bancel 69007 Lyon.
Email: Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. 

 

Citation


Audibert C., 2026. De la possession à la transmission : itinéraire d’une coquille depuis 1800. Colligo, 9(1). https://revue-colligo.fr/?id=109.